Je fais partie du tiers-ordre d'une communauté religieuse traditionaliste qui a un rôle à jouer dans l'infaillibilité dont jouit l'Église catholique. A notre avis, l'Église subit depuis la clôture du concile Vatican II (1965), une sorte de «désorientation diabolique». En 1989 et 1990, j'étais ténor dans une chorale lui étant associée et comprenant une dizaine de laïcs amis de cette communauté.
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Illustration d'un trille par Denis Caron
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Le 8 septembre 1990, nous chantâmes un petit concert très émouvant, car c'était le jour de l'inauguration du nouveau prieuré installé dans une grande propriété boisée. Je tombai follement amoureux d'une soprano de la chorale, de treize ans ma cadette. Mais j'étais très timide. En décembre j'allai lui porter un poème d'amour qu'elle ne compris pas comme tel. Nous nous donnâmes rendez-vous pour un repas le 21 décembre.
Pour la Saint-Valentin 1991, je lui envoyai une carte de vux dont je réalisai avec soin l'ornementation. Peu à peu, je subis une pré-psychose. Je m'imaginais que Dieu se servait de nous deux pour donner un signe terrestre de la véracité de l'enseignement du supérieur de la communauté sur le mariage chrétien; cet enseignement se présentait comme une analyse nouvelle des caractéristiques du sacrement de mariage selon la méthode d'Aristote et selon la pensée de saint Paul.
Il survint la naissance d'une nièce dans ma famille, puis le décès du grand-père de ma bien-aimée. Aussitôt, je m'imaginai que c'était un signe divin: ma nièce représenterait ma bien-aimée très jeune et le grand-père me représenterait, moi âgé de trente-trois ans. Le décès du grand-père me fit écrire dans mon journal personnel que nous vivions une espèce de «pantomime à son paroxysme». Tout mon entourage avait un rôle significatif du point de vue de l'amour. Bien plus, chaque perception que j'avais par mes sens (vue, ouie) et chaque message de la vie courante se mirent à prendre un sens second dans ma tête. Puis la Semaine Sainte, je fus la proie d'une grande angoisse métaphysique.
L'anniversaire de naissance de ma bien-aimée tombait le jour de la fête de Pâques; j'y vis un nouveau signe divin. Puis j'invitai ma bien-aimée à l'Opéra de Montréal qui présentait Der Rosenkavalier (Le chevalier à la rose) de Richard Strauss. Je m'imaginai après coup, que la composition de l'opéra avait été permise par Dieu pour préfigurer notre amour. Car cet opéra est en gros l'histoire d'un «coup de foudre» entre un jeune comte viennois Octavian et une jeune fille de la bourgeoisie appelée Sophie. J'imaginai que les quatre personnages principaux de l'opéra avaient leurs correspondants dans ma vie. Je notai aussi qu'«Octavian» vient du mot «octo» qui veut dire huit et que c'était le 8 septembre que j'étais tombé amoureux.
Au mois de mai, nous participâmes à une visite du monastère Notre-Dame-du-Lac (Oka). Il arriva que je marchais dans un bois près de ma bien-aimée. Il se trouva que nous vîmes une petite fleur blanche et je demandai si c'était un lys ou un iris. Elle me répondit que c'était un trille, appelée ainsi parce que les composantes de la plante se présentent toutes sous le nombre de trois (feuilles, sépales et pétales). Aussitôt je pensai que c'était le Dieu-Trinité qui nous avait fait voir cette fleur.
Juste avant la fête de la Sainte-Trinité, je me rappelai que j'avais conservé dans mes dossiers l'ébauche d'un poème qui avait pour sujet un bouquet de trois types de fleurs différentes. Je me fis un devoir de transcrire les vers déjà composés et j'achetai un bouquet pour ma bien-aimée, en harmonie avec le poème (asters blancs, asters mauves et fleur ressemblant à la verge d'or), bouquet que j'allai offrir le vendredi précédant la fête de la Trinité.
Mais ma pré-psychose avait atteint un degré intenable, car je m'imaginais que des messages seconds m'étaient livrés toute la durée des jours de travail, et j'étais effrayé. De plus, je croyais être l'objet d'intimidation de la part d'une association secrète de gens ennemis du Saint Suaire de Turin dont j'avais fait la promotion dans les médias et dans les bibliothèques. Mon frère et ma sur m'accompagnèrent à l'hôpital et ne désavouèrent pas le médecin qui voulait me garder pour me soigner.
Cette pré-psychose fut suivie d'une dépression de trois ans et demi entrecoupés de rémission à l'occasion du temps des fêtes 1991-91 et 1993-94. Puis après une période de parfaite santé de neuf mois, je fis une seconde pré-psychose essentiellement religieuse (octobre 1995) suivie aussi d'une dépression qui me fit perdre mon emploi à temps plein. Tout n'est pas rose actuellement, car je ne gagne pas ma vie. J'ai du mal à me former un projet de vie et je souffre encore de dépression quoique je ne fasse plus d'anxiété. Il y a une foule d'événements que je n'ai pas racontés. Je me suis limité aux points saillants.
Je suis convaincu de l'impossibilité de me croire à nouveau «investi» d'une sorte de mission divine, car le supérieur canadien de la communauté m'a bien convaincu que j'avais été victime d'une sorte d'illuminisme en 1991 et 1995, que j'avais laissé ma fertile imagination travailler, et il m'a expliqué que Dieu respecte un plan de vie naturel excluant la profusion d'interventions surnaturelles. D'autre part, il y eut tout de même un petit événement surnaturel que je crois divin et que je ne veux pas raconter. Ce fut une consolation dans un temps de grand désespoir et de déréliction, ce sentiment très puissant d'isolement et d'abandon.