Affection, où donc te caches-tu?

par Roselyne Bouchard ( février 1999)

Je suis la cinquième d'une famille de 13 enfants. Très tôt dans ma vie de petite fille, j'ai senti que je n'avais pas ma place. À un tel point que je voulais retourner d'où j'étais venue. Mon père alcoolique en voulait à ma mère. Il lui semblait toujours qu'elle était responsable de son malheur, de sa «souffrance», de ce avec quoi il ne pouvait pas composer. Et j'étais son bouc émissaire. Il me battait très violemment, la bave à la bouche, les yeux je ne sais où. Un jour, je jouais avec ma sœur Raymonde, on riait un peu trop fort à son goût. Alors il est venu dans la chambre, il a regardé ma sœur. Il s'est tourné vers moi qui étais au fond du lit. Il a sorti sa ceinture et il a frappé de toutes ses forces. Son visage prenait toutes sortes de couleurs.

Un autre jour où mon père me frappait, je l'ai supplié d'arrêter, et puis je me suis dit qu'il voulait me tuer. Ma mère est venue entraver ses gestes. Elle m'a prise dans ses bras, elle m'a transportée dans la cuisine et elle m'a lavé le visage. Par la suite, constamment, j'avais envie de mourir dans la cave. Je voulais m'étendre sur le sol et ne plus me relever. Dans la montagne, j'ai voulu me coucher au pied d'un arbre, m'envelopper de feuilles et me laisser mourir parce que j'avais perdu l'illusion que j'avais un vrai père. Je ressentais déjà profondément mes expériences. J'ai passé mon enfance à longer les murs, dans l'ennui total. Ma mère veillait à ce qu'il y ait toujours de la nourriture sur la table, mais ne me donnait que très peu d'affection. Trop préoccupés par leurs besoins, mon père et ma mère avaient des liaisons à l'extérieur. J'ai vécu le rejet et l'abandon de la part des deux et j'ai été témoin de leurs escapades.

Pour sa part, mon grand-père maternel manifestait de l'intérêt pour moi et me souriait. Je me réfugiais chez lui. J'allais dîner chez lui et ma grand-mère préparait le repas. Je m'asseyais près de mon grand-père. Ma grand-mère avait remarqué l'intérêt que j'avais pour lui. Je me souviens d'un midi où j'ai ressenti le besoin de préparer un gâteau pour ma grand-mère. Ma mère, surprise de cette décision, m'a aidée à cuisiner.

Lorsque j'ai eu dix ans, mon père a quitté la maison avec mon frère Raynald pour aller à Montréal. J'ai réagi comme ma mère : «C'est mieux comme ça, la paix enfin!». Puis, à l'été de mes douze ans, je revenais de l'école et j'ai été saisie en voyant mon père souriant. Il venait nous chercher pour monter de Rivière-au-Renard, en Gaspésie, à Montréal. J'étais contente. Le lendemain nous sommes partis par le train. Nous avions l'air et l'illusion de constituer une famille.

Ce jour-là, à Montréal, il pleuvait. C'était gris, triste et morne. Nous avons habité un mois à un endroit et j'ai connu ce qu'était le ginseng au quartier chinois. Je n'avais jamais vu de Chinois auparavant. Ils souriaient tout le temps et ça piquait ma curiosité. Cet été-là, j'ai appris que je pouvais plaire aux hommes, sans rien d'impliquant.

Nous sommes déménagés au bout de six mois, à cause de problèmes d'argent, dans un logement qui ne valait pas le premier. J'ai alors voulu commencer mon intégration à l'école montréalaise. Un gars m'a dit que j'étais laide. Mon père m'a fait abandonner tout de suite, car ma mère accouchait de son dernier enfant. Mon adolescence a été un enfer. J'ai connu un gars auquel je me suis attachée. J'étais devenue proche de ses amis, mais un jour, il m'a humiliée devant eux. La mort dans l'âme, j'ai cessé de me peigner les cheveux. Je faisais tout pour ne pas m'impliquer dans quelque activité que ce soit. Cela a duré deux ans.

Et puis, j'ai connu l'homme qui allait plus tard devenir le père de ma fille. Ma mère était contente parce qu'un homme allait enfin s'occuper de moi. J'ai quitté la maison à contrecœur, car pour la première fois, ma mère s'était rapprochée et j'avais besoin d'elle. J'ai eu ma première relation sexuelle non-consentante et je me suis réveillée la nuit dans une énorme mare de sang. Faible, j'ai réveillé Gilles. Il s'est levé sans dire un mot. Il a changé le lit, caché les draps dans le hangar et nous nous sommes recouchés. Je suis allée voir le médecin qui m'a appris que je faisais de l'anémie. Je maigrissais beaucoup. Mon homme s'est mis à faire des cambriolages. Il partait de la maison tôt le matin et revenait aux petites heures de la nuit. Deux ans plus tard, j'ai connu un autre gars alors que Gilles était en prison.

J'ai fréquenté ce garçon et j'avais des amis un peu partout. Nous dormions ici et là, sans attachement et sans sexualité. Je connaissais autre chose pour oublier. Cela a duré un an. Et puis Gilles est sorti de prison. Nous avons repris la vie commune. Je suis devenue enceinte d'une fille à qui je voulais donner naissance. Après un mois de grossesse, j'ai vu Gilles retourner en prison pour deux ans. Mais Barbara a pu faire ses premiers pas en présence de son père.

Voir Gilles reprendre son train de vie, c'était trop pour moi. Je me suis retrouvée à l'hôpital. Je m'étais coupée de Gilles. Nous vivions ensemble sans que je l'aime. Je restais avec lui pour Barbara, parce que je croyais que je n'avais pas le choix. Mon homme me harcelait. Lorsque nous avions des relations, il me traitait de putain. Je suppose que cela le stimulait. Il n'a jamais vraiment pensé un moment à moi. Lorsque Barbara a eu quatre ans, nous nous sommes séparés. Puis il est retourné en prison. Ensuite j'ai connu différents hommes, tous semblables quant à l'attitude.

Et puis, un jour, travaillant dans un club où il n'y avait que des hommes, j'ai connu le désarroi et j'ai avalé beaucoup de médicaments, trois ou quatre somnifères à la fois. N'en pouvant plus, j'ai quitté mon emploi, donné mes robes et vendu mes bijoux. Je ne voulais plus de cette «vie». Je voulais quitter mon corps, mais sans passer par l'étape de la mort. J'ai en quelque sorte vécu cela : c'était le début de ce qui allait devenir une maladie mentale.