Si c'était à refaire, serait-ce à recommencer ?

par Claire Audet (juin 1999)

Dans ma jeunesse, quand on parlait de la mort et de la survie de l'âme, tout mon entourage me disait que s'il y avait une vie après la vie, JE LE SAURAIS. L'un me disant qu'une fois mort, il viendrait nous tirer les orteils, et l'autre nous assurant qu'elle se manifesterait à nous.

Entre-temps, je fis une grave dépression. J'avais comme mot d'ordre : «Toujours plus haut!» Ma mère n'était pas seule à me dire que le plafond me sauterait. On me disait aussi: «Sky is the limit, and yet, it is not enough!» Puis ma grand-mère, qui était ma marraine, mourut.

Illustration par Claire Audet.

Déjà à l'âge de vingt ans, je me mis à percevoir des messages symboliques dans des chansons, à la radio, dans des spectacles, au théâtre, dans des conversations, dans le métro, en regardant les signes de la nature. Je n'avais de répit qu'au travail, et encore...

Après une tentative de suicide, ma psychose et mon délire de persécution augmentaient en puissance avec tous les autres symptômes que ça entraînait. J'ai eu un amant. J'avais l'impression que tout le monde le savait et en riait avec sarcasme. Je me sentais ridicule et ridiculisée, impuissante, diminuée et niaise. On aurait dit que je n'étais plus capable de faire quoi que ce soit. Travailler, même peu, drainait toute mon énergie. L'enfer... Je me sentais sombrer dans la folie de plus en plus.

J'étais riche... en autant que je travaillais... Puis un jour, je me suis retrouvée sur l'aide sociale. Je n'avais jamais été payée à ne rien faire et, encore moins, été soumise à des enquêtes à propos de mes biens. Ceux-ci avaient été payés avec de l'argent gagné honnêtement. Je me sentais atteinte dans ma raison, mes croyances, mes valeurs et mon intégrité.

J'ai travaillé beaucoup dans ma vie. D'abord dans une église, puis dans une université et enfin aux archives. Contrairement à l'idée qu'on se fait du fonctionnaire, j'étais parmi des gens qui travaillaient fort. À la mort de mon père, de symboliques et d'intérieures qu'elles étaient, mes voix me semblaient maintenant provenir d'une source indépendante de ma volonté. Elles devinrent vraiment audibles, si ce n'est pour les autres, sans contredit pour moi. Ces voix ne m'approuvaient pas. Je n'avais pas d'échappatoire. J'avais beau débrancher tout ce qui pouvait être électrique, mécanique ou à piles, je les entendais quand même.

Plus tard, mon oncle, qui était prêtre, a voulu me marier avec mon voisin de palier. En fait, la bénédiction demandée était celle du Jour de l'An, la bénédiction paternelle. Je n'étais pas responsable des idées qu'il se faisait à notre sujet. J'avais considéré cette bénédiction comme une promesse, un mariage à l'essai, si l'on peut dire. Mais, le jour où mon oncle revint avec des registres de mariage, je considérais que c'était lui qui avait de fausses présomptions à notre égard. On s'aimait bien l'un et l'autre. C'est vrai que je voulais me marier privément. Comment se fait-il que ce sont mes idées les plus folles qui arrivent invariablement? Ça retourne à tout coup au cauchemar! De toute façon, il n'y avait eu ni dispense de bans, ni publication de bans. Je n'étais pas sa maîtresse. Les arrangements n'avaient pas été pris avec moi. Nous avons répondu «NON». Nous n'avions pas de témoins. Nous n'avons rien signé. Et dire que je pensais avoir vécu l'enfer...

Heureusement, il y a de grands bouts où je décroche, ce serait invivable autrement. J'avais l'impression d'être persécutée par mes voix. Je les invectivais pour répondre à leurs insultes, je les traitais de tous les noms. Je recevais comme réponse : «Pas plus que toi», ce qui ajoutait à mon désarroi.

Plus tard, je me suis aperçu que les autres n'entendaient pas ces voix et que vraisemblablement je me forgeais moi-même les questions et les réponses, même si je ne le percevais pas ainsi. Un jour, je m'suis dit : «Ben, c'est vrai, je n'ai pas de mauvaises intentions, j'fais des erreurs, mais ce n'est pas par méchanceté!... Si j'étais quelqu'un d'autre, qu'est-ce que je penserais de moi?» Je me suis répondu... Un autre jour, je m'suis regardée dans le miroir: «Si tu te rencontrais, qu'est-ce que tu dirais...? Serais-tu contente de t'avoir connue...?» Je m'suis répondue encore... et j'ai essayé de changer.

Quand il arrivait quelque chose, je vérifiais, je donnais mon avis, pour finalement me rendre compte qu'à la place des gens de mon entourage, j'aurais peut-être fait pire. Je m'serais mordu le front et plus d'une fois. De toute façon, qui n'est pas contesté à un moment ou un autre de sa vie? Ça nous permet de réajuster les heures à notre montre et de se livrer à une introspection plus objective, même si c'est difficile.

Je me suis aperçu que je suis malade depuis que je ne joue plus de piano, depuis que je ne chante plus dans une chorale! Est-ce que je n'en fais plus parce que je suis malade ou si je suis malade parce que je n'en fais plus?...

J'essaie de me garder la tête sur les épaules, les deux pieds sur terre (ils ne sont pas nécessairement toujours dans le même plat). Je jase encore quelquefois avec mes voix(!), quoiqu'elles soient plus positives à mon égard. Ils m'avaient dit que JE LE SAURAIS, les gens de ma famille ou mes proches qui étaient morts. Je n'ai pas réalisé que ce pouvait être eux qui me disaient qu'il y a une vie après la vie. Ça peut être aussi ma réaction à leur départ!... Je reste circonspecte, me méfiant d'un high trop high. Je lutte encore contre la misère, si non physique au moins morale. Je prends mes médicaments, je travaille et j'essaie de bien faire ce que j'ai à faire.

Si c'était à refaire, j'espère que j'acquerrais des comportements sains. Plus de compréhension et de maturité. Si je recommençais, j'espère que je ne commettrais pas les mêmes erreurs ou que je ne tomberais pas dans les mêmes pièges. Finalement, mes anges n'avaient pas d'ailes. J'y ai cru.... J'ai eu une autre chance!