Croyez-vous aux anges? Moi, oui !

par Claire Audet (septembre 1996)

J'ai eu des anges dans mon entourage tout au long de ma vie pour me relever des coups du sort qui frappaient parfois fort. Ils n'étaient peut-être pas séraphins ou archanges, mais ils inspiraient autant qu'eux le dépassement et la confiance.
Illustration de Claire Audet.

J'ai eu un accident à 12 ans, qui a été considéré par certains comme une tentative de suicide. Geste manqué ?... Je me suis réveillée partiellement paralysée, polytraumatisée avec une commotion cérébrale. J'étais restée dans le coma plus de 60 heures. Plus tard, je me disais que si je n'étais pas morte, c'est que j'avais quelque chose à faire sur la terre. Qu'est-ce que c'était, je ne le savais pas. Maintenant, des fois, je pense le savoir, mais j'ai souvent l'impression de vivre à côté de ma vie.

A l'adolescence, le médecin me prescrivit des speeds. Fatiguée, déprimée, j'en pris en plus grande quantité et plus longtemps que le médecin et mes parents ne le surent.

Finalement, vers 20 ans, à ma demande, je me retrouvai dans le bureau d'un psychiatre. Je cessai toute médication sur les conseils du médecin. Entre-temps, j'étudiais le théâtre, le piano et les cours de Philo I et II au Collège Ste-Marie (67-68), ça a été pour moi toute une année! L'Expo, les études, le travail, puis la folie. Peut-être en voulais-je trop pour ce que je pouvais faire!

En 1968, d'après mon comportement, le psychiatre pensait que j'avais consommé de la drogue. En fait, les parents, les professeurs, les médecins se demandaient si nous n'en avions pas tous pris. Dans mon entourage, personne n'en était certain.

Il restait que je vivais un sevrage assez violent. Un coma schizoïde. On diagnostiqua une «réaction schizophrénique paranoïde». Ce que je me demandais à ce moment là : comment une psychose peut-elle être une réaction? C'est quoi la schizophrénie? Quelle en est la cause ? La paranoïa, je pensais comprendre!

A ce moment là, j'ai été hospitalisée plus d'un an avec des moments où je me sentais mieux, j'ai travaillé dans une manufacture quelques mois. En 1970, j'ai travaillé aux Archives de la fabrique Notre-Dame, d'abord pour les nécrologies, puis les mariages. En 1975, j'ai travaillé comme surnuméraire à L'I.N.R.S.- Urbanisation, puis, en 1978, à L'U.Q.A.M., toujours comme surnuméraire, pour revenir en 1983 comme commis en documentation à l'I.N.R.S. Après une tentative de suicide, un autre coma schizoïde. Ils sont venus me chercher le matin du 5 mai 1981. Un autre coma schizoïde. Une période où je travaillais, chômais, avec un contrat de temps à autre.

Pendant ce temps, j'ai fini par obtenir mon diplôme du Baccalauréat ès Arts, en 1973, chapeauté par l'Université de Montréal. J'allais chez le psychiatre, 2 à 3 fois par semaine. J'étudiais le soir à l'U.Q.A.M., d'abord en lettres (réussi) et linguistique (abandonné) puis au Cégep en techniques de documentation (cours lâché pour raisons de santé).

Dans mes temps libres, j'allais comme militante, au Parti Québécois jusqu'en 1980 à peu près et, en 1978, à Solidarité psychiatrie Inc. où j'ai réalisé que j'étais vraiment psychiatrisée. Je passais les fins de semaine chez mes parents ou je sortais.

Mon premier psychiatre est mort très jeune en 1977, d'une leucémie. Un autre coma schizoïde. J'ai continué toute ma vie à consulter un psychiatre. J'ai commencé à écrire dans les années 70. Je me demandais si je parlais le même langage que les autres. Je me suis aperçue que je n'écrivais pas ce que je voulais dire. Soit qu'il manquait des bouts de textes, soit que j'employais des mots auxquels je n'accordais pas la même signification que leur signification réelle. J'ai même trouvé des pages à moitié ou presque pas griffonnées et chiffonnées. Je ne le réalise pas toujours sur-le-champ. C'est quand je m'applique à relire mes notes de cours que ça va mal.

J'avais mal à l'âme et je m'inquiétais. Les rêves disparaissaient. Les issues se fermaient tour à tour, peu à peu, les unes après les autres. Les projets renaissaient puis s'estompaient graduellement. Ma concentration intellectuelle diminuait au fur et à mesure que les années passaient. J'en suis arrivée à être déclarée invalide et analphabète. J'avais le choix : l'hôpital ou la famille d'accueil, j'ai opté pour celle-ci.

A ce foyer, grâce à Manon, on a vu ce que j'avais. Aveugle depuis presque 4 ans (j'ai été opérée pour les yeux en 1994). Du jour au lendemain, j'avais dû porter des lunettes épaisses comme des fonds de bouteille et aussi soudainement, je les ai enlevées. J'ai eu raison de croire à la Providence.

Après des remous de la conscience, des batailles à contrevent pour garder la raison, des moments de grands déchirements, des sentiments cachés, des émotions secrètes qui pétaient comme des volcans, je regarde autour et ne le dis pas trop fort, mais ça va mieux. Y'a eu des moments si intenses que le médecin pensait que je buvais! Ça devait être l'ivresse de vivre, car je ne consommais plus! C'est pas que je consommais tellement, c'est que je ne devais pas en prendre une goutte avec les médicaments.

La résurrection de la chair et la vie éternelle, c'était pour moi la réincarnation. Je ne m'étais jamais inquiétée à ce sujet personnellement, c'était évident. A-t-on assez d'une vie pour vivre ce que l'on a à vivre, pour apprendre ce que l'on a à faire ? A moins qu'on ne recommence toujours la même chose jusqu'à ce qu'on soit correct ou que d'un autre point de vue l'on continue à vivre sur une même lancée ? Je reste inquiète pour mon âme...

Je ne sais pas si c'est l'effet de la psychanalyse, du vieillissement ou du Clozaryl, mais je vis maintenant une vie plus normale. C'est vrai que je n'ai plus d'appartement, que je vis dans une famille d'accueil et que je travaille à un programme Extra, mais je vis à peu près comme tout le monde et j'en suis très fière. J'ai une qualité de vie assez exceptionnelle. Y'a toujours eu quelqu'un près de moi pour m'encourager et je leur en suis reconnaissante.

C'est vrai que je suis chanceuse d'avoir cette vie, considérant mon état de schizophrène. Je ne suis pas toujours croche et je peux gagner ma vie, par moments. Pour certains je n'ai rien à dire, étant ce que je suis, vivant comme je vis, ayant ce que j'ai. T'es obligée de dire merci même quand ils te tapent la gueule, de toutes façons, il faut que tu comprennes que ce n'est pas nécessairement parce qu'ils t'en veulent. Après tout, c'est toi qui es malade, c'est pas eux autres. Le bout c'est que finalement tu réalises qu'ils avaient raison!

Si je veux repousser les limites du possible, ça ne veut pas dire que je ne reconnais pas mon état, ça ne veut pas dire que je ne me considère pas chanceuse, ça veut dire que j'essaie de m'améliorer.

C'est un engrenage bio-psycho-socio-affectif dont je pense avoir essayé d'en changer les rouages avec ces anges qui m'entouraient et m'entourent encore.

J'étais bien chanceuse d'être jeune, mais l'âge me fait décanter bien des hantises dont, entre autres, cette peur irraisonnée de ces hôpitaux «de fous».

J'aurai 48 ans en juillet et espère vivre encore longtemps ! Il faut bien toujours des problèmes, autrement, ce serait comme aller à l'école pour n'avoir rien à apprendre !